Au Maroc, les femmes s'émancipent grâce à l'huile d'argan – La Croix
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Le 10 mai est la journée internationale de l’arganier. Cet arbre endémique du Maroc est un rempart naturel contre la désertification. Il fournit aussi quelque 850 coopératives féminines qui produisent la précieuse huile.
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Au Maroc, les femmes s’émancipent grâce à l’huile d’argan
Le concassage de l’argane reste un labeur exclusivement féminin dans le sud du Maroc, seule région de la planète où pousse encore, sur 830 000 hectares, l’arganier.
Macaronesian / stock.adobe.com
« Le concassage s’apprend dès l’enfance. Il faut être née près des arganiers ! », sourit Yamna. Assise à même le sol, la villageoise tape d’une pierre à coup sec la toute petite coque d’argan sur un socle en pierre avec une extrême dextérité pour ne pas se broyer les doigts.
Il faut donc être né dans le sud du Maroc, seule région de la planète où pousse encore sur 830 000 hectares cet arbre épineux, relique des temps immémoriaux, aujourd’hui précieux rempart naturel contre la désertification, classé réserve de biosphère par l’Unesco en 1998. Et rare ressource dans cette région aride. Son bois est si dur qu’on le dit bois de fer pour la construction. Sa feuille est pâturée. Quant à son fruit, la gangue qui l’entoure nourrit les animaux, la coque alimente le feu et de l’amande est extraite de l’huile.
Dans la coopérative Nour (« lumière ») du petit village marocain de Timzilt, à 90 kilomètres au sud d’Agadir, les femmes restent assises les unes à côté des autres, des heures durant, pierre entre les jambes, pour casser l’argan destiné à la production de la précieuse huile alimentaire ou cosmétique. Abderrahman Aitlhaj, de l’Agence nationale pour le développement des zones oasiennes et de l’arganier (Andzoa), souhaiterait, lui, qu’on utilise son vrai nom, l’argane : « Comme la pomme est le fruit du pommier, l’arganeest le fruit de l’arganier », corrige-t-il, un brin irrité qu’une telle faute se soit imposée au fil du temps.
Jusqu’à présent le concassage a résisté à toute mécanisation, en raison de l’extrême dureté et des formes variées de la coque. « La machine casse l’amande à l’intérieur. Or cassée celle-ci s’oxyde, ce qui affecte la qualité de l’huile », explique Abderrahman Aitlhaj. Le travail se fait donc à la main et reste un labeur exclusivement féminin. Éprouvant et libérateur.
« On dit que l’huile est chère, mais toutes les étapes pour sa fabrication sont difficiles. On s’abîme les mains, on se rouille les jambes », rapporte Malika, la présidente de la coopérative. Mais, ajoute-t-elle, « la coopérative a changé ma vie ! ». Et celle des quinze femmes qui y travaillent.
« On peut aller au souk toutes seules et faire des démarches administratives, on est devenues indépendantes socialement et financièrement. Avant il fallait toujours être accompagnées d’un homme », explique Malika. « En milieu rural, la femme ne sort pas, c’est la honte. Avant on avait peur, on n’avait pas le courage, j’ai découvert la liberté personnelle, maintenant on n’a pas le droit de me dire non ! », s’enflamme Khadija.
Sadia, ex-première présidente, a beaucoup milité pour créer la coopérative. « Une partie du village était très hostile, rappelle-t-elle. Beaucoup de maris ne laissent pas leurs femmes sortir et leurs filles poursuivre des études, surtout dans les montagnes, on essaye de les convaincre, peu à peu la résistance disparaît. » Comme tant d’autres, Sadia a arrêté sa scolarité à la fin du primaire. Aujourd’hui à 35 ans, elle parcourt les salons d’artisanat du pays pour vendre leur production, semoule de couscous, plantes aromatiques, huiles essentielles et huile d’argane récompensée d’une médaille d’or.
« L’arganeraie régresse et se dégrade », tempête Abdellah Ahjam du Réseau des associations de la réserve de biosphère de l’arganeraie qui dénonce des politiques divergentes entre le ministère de l’agriculture et celui des eaux et forêts en dépit de la création, en 2010, de l’Andzoa.
L’Andzoa a pour mission de réhabiliter l’arganeraie et de planter 10 000 hectares. Elle mise beaucoup sur les 850 coopératives de femmes – dont une centaine très active – qui ont vu le jour depuis une bonne vingtaine d’années, alors que l’huile d’argan jouit d’un engouement planétaire. Quelque 1 200 tonnes sont exportées chaque année, contre une cinquantaine dans les années 1990.
Rapatrier la valeur ajoutée dans les zones rurales, payer au juste prix l’amande, devrait permettre de lutter contre la déprise agricole et le surpâturage. Cela reviendra aussi à mieux gérer et préserver la ressource, escompte l’agence. Abderrahman Aitlhaj veut croire que « les femmes ont de l’or entre les mains ». Même si, pour l’heure, la ville de Timzilt reste oubliée du développement.
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